Small is beautiful

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Small is beautiful

Par Emmanuèle Muller

Le Lapin blanc observait depuis quelques minutes un enfant tenter d’ouvrir une boîte. Il tirait sur le couvercle, poussait, changeait de main, fronçait les sourcils, recommençait avec un peu plus de force. La boîte gardait son secret.

À côté de lui, une femme le regardait sans intervenir. Le Lapin blanc se demanda combien de temps elle allait résister à l’envie de lui montrer comment faire.

Puis l’enfant s’arrêta.

Deux ou trois secondes, peut-être. Ses mains se desserrèrent. Il regarda la boîte, la tourna, passa son doigt sous un petit rebord jusque-là resté dans l’ombre. Le couvercle s’ouvrit.

Le Lapin blanc sourit. Quelque chose s’était ouvert juste avant la boîte : un intervalle presque invisible, assez vivant pour que le regard de l’enfant change.

Il pensa alors à nous, les adultes, et à notre drôle de manière de faire lorsque quelque chose résiste. Nous ajoutons. Un argument, une explication, une analyse, une réunion, une procédure. Parfois une certitude. Et de la vitesse par-dessus tout cela, comme on monte le son pour mieux entendre.

Une volute s’éleva de sa tasse. Il la suivit jusqu’à l’endroit où elle se défit dans l’air.

Nous aimons ce qui apparaît, songea-t-il. L’arbre déployé, la décision prise, la parole brillante, l’innovation qui surprend. Mais que savons-nous de la graine, de l’hésitation féconde, du silence où une phrase a trouvé sa justesse ? De cet infime déplacement intérieur grâce auquel une possibilité a commencé à exister ?

Le résultat attire la lumière. Ce qui le prépare demeure souvent dans la pénombre.

Et pourtant, c’est là que se joue un bout de la partition.

Une respiration avant de répondre. Un doute auquel on laisse le temps de devenir une question. Une curiosité qui s’attarde là où tout semblait entendu. Un regard qui se déplace d’un millimètre et découvre un passage.

Un espace d’apparence minuscule, mais immense par ce qu’il rend possible.

Le Lapin blanc songea à la graine. Il trouva délicieux qu’un arbre puisse commencer par quelque chose que l’on égare au creux d’une poche.

Peut-être certains instants intérieurs avaient-ils cette discrète démesure : quelques secondes à peine, et plusieurs chemins encore disponibles. Un temps si bref qu’il échappe aux horloges, mais assez ample pour accueillir une autre manière d’être là.

Dans cet intervalle, on peut sentir monter sa colère et prendre le temps d’entendre ce qui l’a éveillée. Éprouver de la peur et regarder de plus près ce qui nous inquiète. Être sûr de son jugement, puis découvrir, en écoutant l’autre, ce que son histoire nous avait laissé ignorer.

C’est peut-être dans cet interstice que l’intelligence émotionnelle prend toute sa profondeur : sentir ce qui nous traverse, lui donner une place, puis retrouver assez de liberté pour choisir ce que nous en ferons. Une émotion devient perceptible ; autour d’elle, le monde retrouve ses nuances.

Et il pensa à ceux qui dirigent, à toutes ces vérités qu’ils doivent tenir ensemble : préserver et transformer, avancer et prendre soin, garder un cap et accueillir ce qui oblige à le déplacer. À ces décisions où plusieurs choses précieuses réclament simultanément leur attention.

La difficulté demeure. Mais un esprit qui retrouve du jeu peut parfois découvrir une articulation là où il cherchait seulement un arbitrage. Entendre, dans une objection, une information. Dans une hésitation, quelque chose qui mérite d’être regardé. Dans un désaccord, les premières lignes d’une option encore à inventer.

Peut-être diriger consiste-t-il aussi à porter attention à ce qui se cache derrière les évidences, à desserrer ces écrans de projections où nous voyons parfois se refléter ce que nous savons déjà. Aller regarder ce qui cherche encore sa forme : le potentiel de l’instant, de soi, de l’autre.

Le Lapin blanc songea au chef d’orchestre Daniel Harding. Celui-ci racontait que, dans certains passages complexes, les musiciens du Philharmonique de Berlin pouvaient trouver ensemble leur ralentissement tandis qu’il restait lui, immobile, simplement à leur écoute. Il donnait l’impulsion, puis laissait vivre ce qui pouvait se tisser entre eux.

Le Lapin blanc trouva cette immobilité singulièrement habitée. Toute une attention à ce qui était en train d’advenir. Une manière de sentir le mouvement assez finement pour savoir quel geste lui offrir, et quel espace lui laisser.

Simone Weil écrivait : « L’attention consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet. »

Il s’attarda sur ce mot : disponible.

Une pensée qui garde ses connaissances à portée de main, tout en faisant place à ce qu’elle va rencontrer. Une présence assez ouverte pour percevoir, derrière une fonction, une personne ; derrière une difficulté, une possibilité ; derrière ce qui semble entendu, quelque chose qui attend encore d’être découvert.

Le Lapin blanc regarda la boîte. Ce petit rebord était là depuis le début.

Quelques secondes avaient suffi pour qu’il entre dans le monde de l’enfant.