Moveri est vivere

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Moveri est vivere

Par Emmanuèle Muller

La joie est peut-être cette sensation rare d’un être qui, sans bruit, se sent devenir plus vivant, plus libre et plus accordé au monde. (le lapin blanc)

Le Lapin blanc savoure son thé en regardant le jour se lever. Il trouve fascinant ce paradoxe de notre époque : jamais le monde n'a été aussi accessible, jamais nous n'avons eu autant de possibilités de découvrir, d'apprendre, d'explorer. Et pourtant, au milieu de cette profusion, nous pouvons demeurer étrangement immobiles, prisonniers de nos habitudes, de nos certitudes, de ce que nous croyons déjà connaître.

Car entre connaître le monde et se laisser transformer par lui existe une différence fondamentale. Comme si certaines choses ne prenaient tout leur sens qu'au moment où elles entrent dans notre histoire, dans notre chair.

Un souvenir lui revient.

Au Vietnam, cinq voyageurs marchent depuis des heures dans une chaleur humide, presque étouffante. Ils atteignent un village silencieux, aux maisons désertées. Sur ce flanc de montagne, les rizières n'ont pas survécu à la sécheresse.

Ils entrent dans une grande maison de bois, construite selon cette architecture traditionnelle où les animaux vivent en dessous et les hommes au-dessus. À l'intérieur, la lumière se glisse entre les planches. L'obscurité enveloppe presque tout.

Au milieu, un faisceau de lumière.

Et dans cette lumière, un enfant.

Seul. Assis à même le sol, blessé à la jambe, incapable de bouger.

La scène semble irréelle. Ce petit corps immobile, comme prisonnier de la lumière. Le silence, la solitude, la souffrance de cet enfant saisissent les voyageurs.

Ils s'agenouillent, nettoient sa blessure, tentent de le soulager. Leur guide part prévenir les habitants pour qu'ils prennent soin de lui.

Parmi eux, une femme gardera toute sa vie cette image. Cette émotion immense d'avoir été là, précisément à cet instant.

Le Lapin blanc songe à Antonio Damasio : « L'esprit respire par le biais du corps. »

Il nous arrive de confondre la connaissance d'une réalité avec sa rencontre. Pourtant, entre l'idée que nous nous faisons des choses et la trace qu'elles laissent en nous, il y a toute l'épaisseur du vivant. Nos expériences traversent notre corps, éveillent nos émotions, déplacent nos perceptions. Elles deviennent cette matière vivante à partir de laquelle notre monde intérieur se transforme.

Et parfois, quelque chose bascule.

Ce qui nous bouleverse vient fissurer l'évidence de ce que nous pensions savoir. L'équilibre se défait, nos certitudes vacillent. Et dans cette brèche peut naître une manière nouvelle de voir, de penser, d'inventer.

Le Lapin blanc médite.

La vie elle-même tient dans cette étrange danse entre équilibre et déséquilibre. Notre organisme ne cesse de s'ajuster pour demeurer vivant. Ce que nous appelons stabilité est en réalité un mouvement permanent mais imperceptible.

Il songe alors à cet étrange tour de passe-passe de notre cerveau qui, pour nous permettre de nous orienter et de nous protéger, compose une image relativement stable d'un monde en perpétuelle transformation. Une illusion nécessaire à notre survie, si convaincante parfois que nous finissons par prendre nos représentations pour la réalité. Comment, dès lors, transformer cette illusion en lucidité ? Peut-être en apprenant à reconnaître, derrière l'apparente permanence des choses, le mouvement incessant du vivant.

Car toute création naît d'un déplacement. Une idée qui rencontre une autre idée. Une certitude qui se fissure. Un regard qui découvre ce qu'il ne savait pas voir. Quelque chose cesse d'être exactement comme avant, et le possible s'élargit.

Dehors, le vent traverse les arbres. Les branches ploient, les feuilles frémissent, la lumière change de place.

Le Lapin blanc suit du regard les volutes qui s'élèvent de sa tasse. Il s'émerveille de leurs métamorphoses incessantes, de cette infinité de formes qui naissent pourtant d'une même source.

Notre besoin de stabilité est aussi naturel que notre besoin de mouvement. l'enjeu consiste à faire de l'un un appui pour l'autre, sans que la stabilité ne devienne enfermement... Peut-être est-ce précisément là que réside tout le mystère de l'équilibre : trouver suffisamment d'ancrage pour continuer à se laisser déplacer, émouvoir, bouleverser.

Il sourit.

Trente ans ont passé. Le Lapin blanc se demande ce qu’est devenu cet enfant. Et il sourit à cette pensée : dans le mouvement incessant de nos vies, la plus belle des stabilités se trouve peut-être dans ce que nos cœurs continuent de faire vivre....