Contra Flumen

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Contra Flumen

Par Emmanuèle Muller


Le Lapin blanc se lève avant le jour.

Il aime cette heure où le monde hésite encore. Une brume légère glisse au-dessus de la rivière. Le thé fume doucement entre ses mains. Les premiers oiseaux n'ont pas encore trouvé leur chant. Tout semble suspendu, comme si le jour prenait le temps de choisir comment commencer.

Il regarde l'eau.

Les feuilles se laissent emporter. Les branches aussi. Chaque chose suit la pente avec une évidence tranquille. La rivière ne discute pas la gravité. Elle avance.

Puis un éclat d'argent traverse le courant.

Un saumon.

Il apparaît quelques secondes avant de disparaître sous les remous. L'eau le repousse, le bouscule, semble parfois le ramener en arrière. Pourtant, il revient. Toujours. Sans précipitation. Sans violence.

La lapin blanc se demande ce qui peut conduire un être vivant à choisir un chemin aussi exigeant.

Un vieux garde-pêche, assis un peu plus loin, suit lui aussi le poisson du regard.

— Les gens disent toujours qu'il remonte contre le courant…

Le Lapin blanc attend.

L'homme sourit.

— Je ne crois pas.

Il laisse passer quelques instants.

— Il ne lutte pas contre la rivière. Il répond simplement à quelque chose de plus fort que le courant.

Le silence revient. Mais cette phrase, elle, ne repart plus. Elle accompagne le Lapin blanc tandis qu'il longe la rivière. Elle revient avec la régularité de ses pas.

Peu à peu, il lui semble reconnaître ce même mouvement partout où la vie grandit.

Chaque fois qu'un être humain choisit de construire plutôt que de répondre.

Chaque fois qu'il voit, derrière ce qui manque, ce qui peut encore naître.

Chaque fois qu'il préfère relier plutôt que séparer.

Chaque fois qu'il fait grandir une équipe plutôt que des héros.

Chaque fois qu'il répare une relation avant de chercher un coupable.

Le Lapin blanc ralentit.

Pendant longtemps, il a cru que le courage consistait à résister.

À tenir.

À vaincre.

Le saumon lui raconte une autre histoire. Il ne remonte pas parce qu'il est plus fort que la rivière.

Il remonte parce qu'il est fidèle à une direction.

Le Lapin blanc laisse cette pensée descendre en lui, aussi lentement que la rivière poursuit sa course.

Il est étrange de constater que les rivières enseignent parfois ce que les livres mettent des années à démontrer.

Des siècles plus tard, les neurosciences poseront d'autres mots sur cette intuition ancienne.

Notre cerveau s'est d'abord façonné pour protéger la vie. Il repère les menaces, garde la mémoire des blessures, prépare la riposte lorsque le danger réapparaît. Grâce à cette vigilance ancienne, notre espèce a traversé les millénaires.

Mais l'évolution nous a offert davantage que des instincts.

Elle nous a donné la capacité de répondre à un appel plus profond que notre premier réflexe.

Nous ne sommes pas condamnés à suivre le premier mouvement de la peur, de la colère ou de la méfiance. Nous pouvons orienter notre attention. Choisir ce que nous cultivons. Décider de ce que nous laisserons grandir en nous.

Le saumon remonte vers sa source pour que la vie continue.

Peut-être l'être humain possède-t-il, lui aussi, cette étrange capacité de répondre à un appel plus profond que la seule protection de lui-même. C'est peut-être là que commence la véritable liberté.

Le courant, lui, ne change pas.

Il poursuivra sa route demain comme il le fait depuis toujours.

Le courant poursuit sa route. Il ne sera jamais un ennemi.

Le saumon, lui, demeure fidèle à sa direction.

Le thé est presque froid maintenant.

Le Lapin blanc ne s'en était même pas aperçu.

L'été commence.

Il pense que cette saison est peut-être un magnifique terrain d'entraînement.

Non pour devenir quelqu'un d'autre.

Simplement pour apprendre à accorder ses attentions.

Choisir, chaque matin, ce qui mérite d'être cultivé.

Regarder avant de juger.

Écouter avant de répondre.

Créer avant de réagir.

Le Lapin blanc comprend alors que la vie ressemble peut-être moins à une succession de grandes décisions qu'à une infinité de petites attentions.

Aucune ne paraît décisive lorsqu'elle est prise isolément.

Pourtant, jour après jour, elles dessinent une existence.

Comme une note ne fait pas une symphonie.

Comme un pas ne remonte pas une rivière.

Comme une attention ne transforme pas une vie.

Mais des milliers d'attentions, patiemment accordées les unes aux autres, finissent par composer une manière d'habiter le monde.

Une présence.

Une liberté.

Une symphonie.

Le Lapin blanc reprend doucement sa tasse.

Quelque part, hors de son regard, le saumon poursuit son voyage.

La rivière continue de descendre vers la mer.

Lui continue de remonter vers sa source.

Le Lapin blanc sourit.

Et, pour la première fois, il comprend que la liberté ne consiste peut-être pas à vaincre le courant, mais à demeurer fidèle à ce qui, silencieusement, nous appelle à devenir davantage que nos premiers réflexes.

Contra Flumen.