Alterum respicere

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Alterum respicere

Par Emmanuèle Muller


Le Lapin blanc rêvassait dans les volutes de son thé. Elles montaient lentement, fragiles et obstinées, dessinant dans l’air de petites architectures secrètes.

Il pensa à tout ce qui, dans les collectifs comme dans les vies, tient parfois à ces ajustements minuscules : faire de la place, deviner l’élan de l’autre, offrir plus que le nécessaire.

C’est peut-être pour cela que cette victoire* l’avait tant intrigué. Derrière le trophée, il percevait ce qui l’avait rendu possible. Une mécanique discrète. Une circulation. Cette alchimie rare qui transforme des individus rassemblés en un collectif capable de penser plus loin.

Luis Enrique. Il pensa à l’entraîneur victorieux et ... à l’artisan. Celui qui a hérité d’un ciel rempli d’étoiles et choisi d’en faire une constellation. Celui qui a allumé les liens, accordé les talents. Grâce à l’approche de Luis Enrique, à sa vision presque obstinée de l’essentiel, les joueurs ont réussi à déplacer leur regard. Leur attention s’est réorientée : vers l’espace à ouvrir, l’effort à offrir, le partenaire à libérer, le mouvement à prolonger. Alors le jeu a changé de nature.

Le Lapin blanc suivit une volute qui s’effaçait au-dessus de sa tasse. Ce qu’il observait là était la quintessence même de ce qui l’occupait : ce moment mystérieux où un groupe change d’état. Et où une équipe devient exceptionnelle. C’est un acte de sublimation, au sens presque chimique du terme : une transformation profonde de la nature des liens. Où, habiter sa place avec une telle justesse, rend possible celle de l’autre.

Un joueur et un autre joueur deviennent alors une ligne de passe, une couverture, un appel, une confiance. Et entre deux présences accordées naît quelque chose d’invisible : un passage, une ouverture, une possibilité qui n’appartient ni à l’un ni à l’autre. La coopération cesse d’être un effort pour devenir une respiration commune.

Cette manière de faire exister l’autre sans le posséder, sans le réduire, sans le fixer, fit émerger quelque chose de plus large dans l’esprit du Lapin blanc.

Il songea à Massimo Bottura et aux Refettori. Bottura, chef triplement étoilé. Homme de sommets. Son talent aurait pu demeurer dans l’excellence rare, aux tables où l’on vient goûter l’exception.

Mais Bottura regarde autrement. Là où d’autres voient des restes, lui voit une promesse. Avec Lara Gilmore, il crée des espaces pensés par la fondation Food for Soul, où des repas sont servis à des personnes en situation de précarité, mais toujours dans une mise en scène de beauté et de respect. Des lieux où des aliments promis au rebut deviennent repas gastronomique. On y transforme le rejet en accueil, l’invisibilité en présence, la précarité en dignité retrouvée. On y rend à chacun ce que le monde lui avait retiré sans bruit : une place à table.

Chez Enrique comme chez Bottura, l’attention transforme la matière qu’elle rencontre : un talent isolé en mouvement commun, un surplus en festin, une présence oubliée en dignité retrouvée.

Le Lapin blanc posa sa tasse.

Il se dit : « Et si l’attention était l’une des forces les plus discrètes mais plus puissantes du vivant ? »  Une force quasi silencieuse faite de regard et d’écoute précédent les mots.

Peut-être parce qu’à un certain degré d’attention, la relation change d’état. La séparation s’allège. Ce qui grandit chez l’un, nourrit l’autre. Et lorsque seul demeure l’essentiel, tout le reste peut disparaître sans manquer.

Le jardinier et la rose sont en réalité une seule et même chose...

Les dernières volutes de thé s’étaient dissoutes depuis longtemps.

Le Lapin blanc sourit, ému.

Alterum respicere.